« Tout près et tellement loin d’Abdeslam » – Tribune du 16 mai 2016

lepoint.jpeg

Le Point – 16 mai 2016

Guillaume Larrivé : « Tout près et tellement loin d’Abdeslam »

Témoignage. Le député s’est rendu le 3 mai à Fleury-Mérogis, où il a pu observer Salah Abdeslam. Pour « Le Point », il raconte cette expérience « répugnante ».

Par Guillaume Larrivé

Fleury-Mérogis, mardi 3 mai, vers midi.

Je ne suis pas venu pour lui, mais pour les hommes et les femmes qui le surveillent. C’est à eux que je m’adresse. Et c’est à ses victimes que je pense, lorsque se verrouillent, derrière moi, les portes de la plus grande prison d’Europe. Vaillante, la directrice me guide. Nous traversons des cours et des couloirs. D’autres prisonniers nous voient déambuler. Comme pour défier l’autorité qui passe, ils crient son nom et semblent l’acclamer. Les agents me conduisent au quartier d’isolement, dans la cellule voisine de la sienne.

Nous y sommes. Il est là, à quelques mètres. Dans une pièce grisâtre, à cent autres pareille. De l’autre côté du mur. Derrière les écrans de vidéosurveillance, panoptique moderne qui le scrute, minute après minute, aussi longtemps que dureront les jours et les nuits de son enfermement. Tout près et tellement loin, dans sa banalité et son atrocité.

Il n’est semblable à rien mais il ressemble à tous. Rasé de près, il porte un survêtement noir. Les pieds nus, en silence, il masse sa cheville. Il s’arrête et se lève. Le bruit du chariot, qui approche, sonne l’heure de la distribution du repas. La porte s’entrouvre et se referme. Il a pris un pain et un plateau, qu’il pose sur la table. A sa gauche, un livret à la couverture verte – un Coran, me dit-on. Il approche sa chaise. Il déjeune, vite. Il avale, encore. Son appétit me répugne. Et pendant que je le regarde, je comprends l’évidence de mon dégoût.

Il est là parce qu’il a tué, salement. Mais il respire, il dort, il lit, il boit, il mange. Il vit, oui. Comme un crachat sur les tombes de ses victimes, comme une insulte aux pleurs de leurs parents. C’est une injustice, que je sais nécessaire à la Justice. La bête humaine ne doit pas crever avant son procès. Sa mort serait une évasion. C’est au droit, qui civilise, de terrasser la terreur, qui abrutit.

Aux agents de Fleury, qui gardent le barbare, je dis ma reconnaissance de député, de citoyen et d’homme. Ce sont des braves, sereins et solides, qui méritent le respect des Français. Quant à l’autre, je l’ai assez vu. Que la justice s’abatte sur lui. Qu’il aille en enfer, là où la liberté n’est pas et où l’humanité n’est plus.