« Retrouver le sens du temps politique » – Tribune du 5 janvier 2015

Tribune de Guillaume Larrivé – Le Figaro – 5 janvier 2015

TribuneSensTempsNos gouvernants, aujourd’hui, sont comme le lapin blanc de Lewis Caroll.
Le malheureux comparse d’Alice consulte à tout moment, tirée de son gilet bleu, sa jolie montre à gousset, mais il ne cesse d’être en retard, comme s’il était condamné à être toujours décalé, perdu entre le monde d’ici-bas et le pays des merveilles.
Les hommes et les femmes politiques qui sont censés être au pouvoir sont, eux aussi, obsédés par l’écoulement du temps, mais ils sont incapables d’être à l’heure des Français.

Ce décalage se lit d’abord dans les urnes. Depuis près de quarante ans, les formations politiques soutenant le gouvernement ont toujours été battues aux élections qui sont les deux clefs de l’exécutif, les présidentielles et les législatives. L’opposition est devenue la majorité à sept reprises (en 1981, 1986, 1988, 1993, 1997, 2002 et 2012). A ces alternances entre la droite et la gauche se sont ajoutées (en 1995 et 2007) deux alternances internes à la majorité. Contrairement aux Allemands ou aux Britanniques, les Français appliquent une règle consistant à sortir les sortants.

Le caractère massif de la non-inscription sur les listes électorales et de l’abstention délégitime les gouvernants. Les 18 millions de suffrages accordés à M. Hollande, au second tour de l’élection présidentielle, ne représentent que 39% des inscrits et 36% des citoyens en âge de voter. Près de deux Français sur trois n’ont pas choisi celui qui a pourtant été élu chef de l’État.

Les autruches ont bien tort de plonger la tête dans le sable car elles exposent ainsi leur cou à qui veut le trancher. M. Le Pen recueillait seulement 0,75% des suffrages lors de la présidentielle de 1974 et sa fille en a réuni 24,8% lors des européennes de 2014. C’est une explosion de + 3 206%. La vérité est que les Français, par leur abstention ou leur adhésion, ont placé le Front national, en 2014, avant les deux partis qui se sont succédé au pouvoir depuis quarante ans.

Ainsi, une majorité d’électeurs est en passe de choisir désormais l’exit abstentionniste ou la voice lepéniste, et rejette toute loyalty à l’égard des partis dits de gouvernement. La distinction énoncée par Albert Hirschman au sein des organisations en déclin est très pertinente pour dépeindre la France politique de 2015.

Mais c’est une clef d’analyse descriptive plus qu’explicative. Quelle est, au fond, la cause de la défiance qui monte ? La réponse me semble pouvoir être trouvée dans la fin de la concordance des temps.

Les acteurs politiques vivent dans cinq temps discordants :

  • le temps historique, celui des décisions longues, des choix stratégiques qui dessinent l’avenir de la France,
  • le temps politique, celui des rendez-vous électoraux, des débats parlementaires, de l’action gouvernementale, de la gestion des affaires publiques et des partis,
  • le temps médiatique, celui des journalistes diffusant des informations et des opinions dans l’espace public, à un rythme très accéléré par les chaînes d’information continue et l’internet,
  • le temps numérique, celui des réseaux sociaux et du partage instantané de toute information par tout le monde, partout,
  • le temps pratique, celui des Françaises et des Français qui vivent leur vie, dans toutes leurs dimensions personnelle, familiale, professionnelle, sociale.

Inaptes à agir pour préparer en conscience la France de 2050, les gouvernants sont obnubilés par leur réélection et leur agenda interne, hantés par le regard immédiat des journalistes, réduits au babillage, à la petite phrase, au commentaire frénétique alimentant la énième micro-polémique hoquetante, en décalage radical avec la vraie vie des vraies gens.

Le meilleur exemple – car c’est hélas le pire – est celui de la faillite de la politique publique de l’emploi. L’échec français est historique : au sens du Bureau international du travail, le taux de chômage en France était de 3% en 1974, il est aujourd’hui de 10%, alors qu’il n’est que de 4,7% en Allemagne, de 6% au Royaume-Uni et de 5,5% aux États-Unis. Il n’y a pourtant pas un président de la République, pas un Premier ministre, qui n’ait dit en faire sa première priorité. Toutes les majorités ont défini un plan de lutte contre le chômage, selon une inventivité bureaucratique limitée, créant de nouvelles catégories de contrats aidés, achetant de faux emplois avec de vraies dépenses publiques. Les acteurs médiatiques, eux, n’expliquent pas vraiment ce qui dysfonctionne ici et qui marche pourtant ailleurs. Le microcosme se contente de bavarder, mois après mois, sur « les mauvais chiffres du chômage », avec les mêmes pseudo-experts et les mêmes porte-parole partisans sur les plateaux de télévision. Tous dissertent ad nauseam sur la possibilité de parvenir un jour à « l’inversion de la courbe du chômage » promise par le chef de l’État. Les mêmes, pris par l’urgence numérique, sur-réagissent sur Twitter au moindre gazouillis ministériel, pour peu qu’il soit immédiatement contredit par un autre membre du gouvernement. Tout cela ne concorde en rien avec le temps pratique que vivent des millions de nos compatriotes, confrontés aux fermetures d’usine et relégués, bien malgré eux, vers les guichets de Pôle Emploi.
Il ne peut y avoir de confiance entre les gouvernants et les gouvernés lorsque le temps politique oublie le temps historique, puisqu’il est prisonnier du temps médiatique et esclave du temps numérique : il n’est alors qu’un vague bruit perturbant le temps pratique.
Parce qu’elle est violente, la discordance des temps produit de la défiance et de la désespérance.
Est-il possible, en 2015, de commencer à retrouver la concordance des temps ? Si les partis de gouvernement n’y parviennent pas, la Vème République continuera sa descente aux enfers. Et Mme Le Pen frappera aux portes de l’Élysée.