« Le naufrage de la volonté » – Tribune du 13 mai 2015

Tribune de Guillaume Larrivé – Le Figaro – 13 mai 2015

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Les naufrages de migrants qui endeuillent la Méditerranée ne sont, hélas, pas une nouveauté. Les premiers drames ont eu lieu à l’ouest, sur la façade atlantique, au large des îles Canaries, il y a près de dix ans. Ils se sont ensuite déplacés en Méditerranée orientale, à l’abord des côtes grecques. Depuis trois ans, ils se sont accentués en Méditerranée centrale, concentrant les flux vers les îles de Lampedusa, Malte et la Sicile.

Face à la tragédie migratoire, ne nous trompons pas d’analyse. Les migrants ne sont pas, en majorité, des combattants de la liberté, vrais réfugiés politiques, mais bien des personnes choisissant de quitter leurs pays d’origine pour des raisons économiques. Il ne s’agit pas, pour l’essentiel, de mouvements spontanés, mais de flux organisés par des trafiquants, nouveaux marchands d’esclaves qui adaptent leur activité criminelle en créant des circuits lucratifs. Les déplacements sont évidemment facilités par les carences étatiques de pays de transit qui laissent passer des clandestins venus de pays d’origine subsahariens. Et ils ne sont aucunement imputables à la supposée « Europe forteresse » que dénoncent, matin, midi et soir, les professeurs de vertu droit-de-lhommiste : notre continent est, bien au contraire, l’espace géographique le plus ouvert au monde, distribuant généreusement visas, cartes de séjour et prestations sociales.

Cette réalité est trop souvent niée dans les cénacles bruxellois, où l’on n’aime rien tant que se payer de mots, proclamant les droits des migrants au risque d’oublier les droits des États. Par exception, un « Pacte européen sur l’immigration et l’asile » très volontariste avait été adopté par les Chefs d’État et de gouvernement en 2008, sous l’impulsion personnelle de Nicolas Sarkozy lorsque la France présidait l’Union européenne. Négocié par le ministre Brice Hortefeux, le Pacte définissait les principes d’une audacieuse politique de réduction et d’organisation de l’immigration à l’échelle du continent. Mais il y a loin du Pacte aux actes… L’Union est très vite retombée dans son habituelle aboulie, incapable d’assumer un objectif de réduction de l’immigration et de s’y tenir, en s’en donnant les moyens juridiques, opérationnels et diplomatiques. Elle est restée totalement inapte, en particulier, à reconduire les clandestins vers leurs pays d’origine : l’an passé, les « franchissements irréguliers des frontières extérieures de l’Europe », c’est-à-dire les entrées de clandestins, ont augmenté de +150%, alors que les « retours effectifs », c’est-à-dire les expulsions, ont baissé de -4%.

Rien n’indique que le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, parvienne à rompre avec cette inertie. Les propositions qu’il esquisse sont un étrange cocktail d’innovation, d’illusion et de démission.

L’innovation, c’est la volonté de militariser la lutte contre les trafiquants, comme Federica Mogherini, la chef de la diplomatie européenne, en demande le mandat aux Nations unies. La manœuvre des navires européens en Méditerranée ne peut se limiter à des opérations de sauvetage : l’opération Mare Nostrum, l’année dernière, avait eu l’effet pervers de multiplier les flux et les sabordages. Le premier objectif doit être dissuasif, ce qui rend nécessaires la confiscation et la destruction des embarcations et des remorqueurs en amont des départs, dans les eaux territoriales des pays de transit. Cette intervention déterminée doit être complétée d’une répression judiciaire à l’encontre des trafiquants, impliquant leur capture et des condamnations d’une très grande fermeté.

Mais cette action novatrice sera de faible portée si, parallèlement, l’Europe a la faiblesse d’organiser elle-même un gigantesque appel d’air en annonçant, urbi et orbi, la répartition des demandeurs d’asile entre les différents État européens. Ce que la bureaucratie bruxelloise appelle le burden sharing (partage du fardeau entre les États) est une illusion qui ressemblerait plutôt, aux yeux des candidats à l’immigration clandestine, à un circuit de séjour organisé par un tour opérateur. Bernard Cazeneuve a le grand tort de s’y montrer favorable. Dès lors que les demandeurs d’asile se concentrent, non pas dans les pays de première entrée, mais en Allemagne, en Suède et en France, notre pays n’a strictement aucun intérêt à accepter de nouveaux contingents de migrants, car il prend déjà plus que sa part.

La démission, enfin, consiste à refuser, à Bruxelles et à Paris, de restreindre substantiellement les conditions d’entrée et de séjour. Au plan diplomatique, personne n’engage un dialogue franc et direct avec les pays d’origine et les pays de transit, qui consisterait à appliquer enfin un principe de conditionnalité : « pas de visas et pas d’aide publique au développement sans lutte contre l’immigration clandestine ». Et au plan juridique, la fausse générosité continue à dominer l’agenda. Personne n’assume l’idée selon laquelle le système d’asile, trop permissif, est devenu une machine à fabriquer de l’immigration clandestine. Le Premier ministre refuse de tirer les conséquences du rapport de la Cour des comptes qui a révélé que 99% des déboutés de l’asile restaient illégalement en France. Il persiste à rejeter les amendements que nous présentons pour assurer le placement des demandeurs dans des centres fermés, refuser d’examiner les nouvelles demandes de séjour des déboutés et leur interdire définitivement l’accès à notre territoire. Et pendant que Jean-Claude Juncker annonce aimablement qu’il souhaite de nouvelles directives pour favoriser les « migrations légales », Manuel Valls s’apprête à faire débattre l’Assemblée nationale d’un « projet de loi relatif au droit des étrangers en France », long catalogue de nouvelles garanties, procédures et facilités…

La Méditerranée, hélas, pleurera encore des larmes de sang. Car le naufrage de la volonté européenne fait le malheur des peuples.