« Hervé Gaymard, la France et nous » – Tribune du 20 octobre 2015

Tribune de Guillaume Larrivé – L’Opinion – 20 octobre 2015

HG

Jacques Bainville nous en a avertis : « L’histoire recueille en général plus de récriminations que d’éloges. Presque toujours on s’est plaint. Presque toujours les gens ont trouvé que les choses allaient mal.». Mais le lamento lui est étranger. Car si la France est « souvent menacée dans son être », « elle ne tarde pas à renaître à l’ordre et à l’autorité dont elle a le goût naturel et l’instinct… ». Et de conclure sa magistrale Histoire de France, en 1924, par un optimisme raisonnable : « si l’on n’avait pas cette confiance, ce ne serait même pas la peine d’avoir des enfants. » L’appétit de vie et l’amour des siens sont un puissant antidote au renoncement.

Près d’un siècle après, il y a plus qu’un écho de Bainville dans les Bonheurs et Grandeur d’Hervé Gaymard. C’est, d’abord, l’œuvre d’un esprit sûr, nourri d’une culture classique, capable d’admirer, apte à voir large, clair et haut. C’est, aussi, le livre d’un homme façonné par l’expérience de l’État, patiné par l’action publique, situé ici et maintenant. C’est, plus encore, le regard d’un amoureux de la France, qui nous invite à partager quelques journées où les Français ont été heureux.

En treize tableaux, Hervé Gaymard peint quatre siècles d’une histoire positive de la France. Dans un paradoxe qui n’est qu’apparent, il ne tait rien des malheurs français. Il saisit « le grand corps blessé qui tâtonne dans l’obscurité », assailli par l’étranger, fracassé par les guerres, miné par les dettes, meurtri par les vertiges de l’autodestruction. Il ne nie pas les tristes heures. Mais toujours, dans le noir, il voit poindre une lumière mordorée.

Les lansquenets de 1590 ravagent « le pauvre pays » ? Bientôt, Henri IV va entrer dans Paris. Le couchant du Roi-Soleil sème la famine et la mort ? Avec Louis XV, les Français se plaisent à espérer une nouvelle prospérité. La Révolution est entachée par la Terreur ? Elle est aussi un moment de l’unité nationale, scellée avec la Fête de la fédération.

A l’échelle des temps, les jours de bonheur sont à peine plus que des instants. « Les Français peuvent croire au bonheur, même s’il sera de trop courte durée. C’est à cela qu’on le reconnaît.». Ainsi la paix d’Amiens s’essouffle en dix-huit mois, courte trêve égarée parmi vingt années de fer et de feu : la gloire de l’Empire a un goût de cendre.

Pour Hervé Gaymard, ces cahots de l’Histoire ne sont pas chaotiques. Il regarde chaque siècle français avec sa part de vérité, sa couleur, et peut-être son sens.

Il est très à l’aise lorsqu’il visite le XIXème, célébrant l’alliance féconde de l’État, de la science et des lettres, épaté par les merveilles progressistes de l’Exposition universelle et troublé par les funérailles priapiques de Victor Hugo.

On le suit, plus encore, dans les sept chapitres qui composent son XXème siècle. C’est le cœur du livre, là où les bonheurs français tutoient vraiment la grandeur de la France. Le défilé de la Victoire dessine un condensé de l’histoire nationale, comme une fête en larmes : la souffrance et le soulagement se partagent, à parts égales, dans la chair et l’âme des survivants. L’histoire de nos pauvres vies, c’est aussi l’Histoire de notre grand pays. Son écriture est l’œuvre commune des Français anonymes qui font de leur mieux, et des hautes figures qui surgissent, parfois, comme une surprise du destin national. A cet égard, les très belles pages qu’Hervé Gaymard consacre à Charles de Gaulle doivent être lues pour ce qu’elles sont – non pas la trace d’une nostalgie, mais le sillon d’une envie.

La politique est nécessaire, parce que l’Histoire de France n’est pas finie. Le bonheur français reste à écrire.